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Bakel : Des sites historiques riches, mal entretenus et sous exploités

Telle une carte postale, Bakel, marquée par une beauté naturelle, aurait pu être transformée en une véritable ville-musée capable de générer prospérité et richesse à ses habitants. Mais elle est très loin d’exploiter toutes les richesses de son immense patrimoine historique.


Les monuments classés de Bakel nécessiteraient des travaux d’urgence. Selon l’adjoint au préfet du département de Bakel, le Fort de Faidherbe et le Pavillon de René Caillé sont classés patrimoine mondial. « L’année dernière, le ministère de l’Intérieur a commencé à réhabiliter les locaux. Il y a des touristes qui viennent ici » indique Mamadou Lamine Goudiaby. À son avis, si ces sites étaient réhabilités ou donnés aux privés, l’État, les privés et les populations pourraient y gagner. « Cela va participer au rayonnement touristique du département. Ce n’est pas bon de laisser des sites de cette dimension historiques dans cet état de délabrement. Ça tue le tourisme et la mémoire collective », a-t-il estimé. La réhabilitation de ces monuments reste une préoccupation de la population de Bakel qui se désole de l’insuffisance des efforts entrepris pour assurer la sauvegarde de cet héritage du passé. Pour les uns et les autres, la revitalisation de tous les sites et monuments, témoins du passé de la localité, est impérative. Des efforts d’envergure devraient être consentis à tous les niveaux et ces différentes actions permettraient de préserver ce patrimoine et en même temps de donner un nouvel élan au tourisme, et une impulsion au développement socio-économique de toute la ville. Mais, remettre d’aplomb d’un coup de baguette magique tous ces sites serait utopique. La facture serait astronomique. Et malheureusement, l’État est aux abonnés absents et les financements sont en rade. Nul doute que si ces programmes sont menés à bien, que la ville de Bakel pourra s’enorgueillir d’avoir préservé pour eux-mêmes et pour tous les visiteurs et étrangers ce trésor inestimable.

ENCLAVEMENT ET DENUEMENT
Avec ses localités comme Aroundé, Galladé, Gandé, Golmy, Kounghany, Manael, Tuabou, Yelingara, Yaféra, Diawara, Kéniéba, Bélé, Moudéry, Kidira, Gathiary, Toumbaré, Ballou, Bema, Tourimé, le département de Bakel s’étend sur  22 378 km2, soit une superficie à peu près égale à celle des régions de Dakar, Diourbel, Thiès, Ziguinchor de Fatick réunies. Les Bakelois vivent dans des conditions de privations extrêmes, presque d’un autre âge. L’enclavement dans certaines localités du département est tout simplement cruel. En période d’hivernage, certains habitants sont touchés par cet isolement qui dure parfois des mois entiers. L’eau bloque tout accès aux différents villages soumis à la merci de manques en tous genres. Selon l’adjoint au préfet de Bakel, l’arrondissement de Kéniéba est le plus enclavé du département et même du pays. « Il commence à pleuvoir dans cette partie du pays en fin mai début juin. L’arrondissement est alors coupé du département et du reste du pays. Les populations ne peuvent pas se rendre vers les postes de santé et du centre de santé du Kidira duquel elles dépendent », a souligné Mamadou Lamine Goudiaby. Sur le plan des infrastructures sociales de base, aucune autre infrastructure sanitaire hormis les trois postes de santé n’existe dans la zone. « Il n’y a pas d’électricité, même au chef-lieu d’arrondissement. La zone est très accidentée du fait des ravins. Une fois qu’il pleut, ils sont remplis d’eau et il n’y a aucune possibilité d’y entrer ou d’y sortir. Présentement, le sous-préfet est en congé, s’il revient, il ne pourrait pas y entrer. Son adjoint aussi ne peut sortir qu’une fois que les eaux seront basses », a-t-il déploré. « La seule voie d’accès est celle qui va de Gathiary jusqu’à Sadatou, dernière communauté du département de Bakel », a-t-il ajouté. Et de préciser que sur la route, il y a un pont dégradé qui faisait partie des points prioritaires défendus lors du Conseil des ministres délocalisé de Tambacounda le 25 avril 2013. Selon M. Goudiaby, « les autorités ont bien compris l’urgence de désenclaver cette partie du pays en accordant une rallonge de 50 milliards de francs CFA qui est due au cri de cœur des populations et des autorités administratives du département ». M. Goudiaby a plaidé pour un programme spécial d’infrastructures sociales de base pour le département de Bakel. « Dans certaines zones, il n’y a aucun opérateur de téléphonie mobile. Les populations sont obligées d’utiliser des puces maliennes pour pouvoir communiquer. Bakel est une zone qui mérite vraiment un regard de la part des pouvoirs publics », a-t-il indiqué. L’hydraulique constitue l’autre handicap, car la nappe y est très profonde. « Il n’y a aucun forage dans la zone. Les populations utilisent l’eau des mares et du fleuve pour la consommation courante avec les risques de maladies que cela comporte », a-t-il déploré, en rappelant que la plupart des infrastructures sociales sont financées par les émigrés qui participent à plus de 95 % du PIB du département. Par ailleurs, M. Goudiaby a aussi déploré l’absence de pistes de production avec les potentialités qu’offre le fleuve pour l’évacuation des productions vers les marchés des centres urbains. « À part la route nationale n° 2, il n’y a pas une autre route goudronnée dans le département. La route Bakel-Moudiry-Diawara n’est pas en bon état. Si elle est goudronnée, il y aura un boom économique extraordinaire parce que c’est une cette zone qui présente des potentialités énormes. Malheureusement, les productions pourrissent et se détériorent du fait du problème d’évacuation », a-t-il dit en précisant que ce qui est valable pour Kéniéba l’est également pour les deux autres communautés rurales que son Balou et Gabou sur le long du fleuve Sénégal.

Un creuset d’intégration sous-régionale
Le département de Bakel se trouve au carrefour de trois pays : le Sénégal, la Mauritanie et le Mali. Cette position géographique fait de lui un véritable creuset d’intégration sous-régionale, et le miroir du Sénégal pour ses voisins. Bakel fait partie des trois villes du bassin du Sénégal, jumelées dans le cadre de l’OMVS. Toutes les deux autres parties sont des chefs-lieux de région (Kayes pour le Mali et Kaédi pour la Mauritanie). Les relations de bon voisinage entre les populations de Bakel et celles de l’autre rive de la Mauritanie sont au beau fixe de même que celle du Mali. « Nos forces de défense et de sécurité ont créé un cadre de surveillance des frontières avec leurs homologues de la Mauritanie. Les autorités administratives ont-elles aussi créé un cadre. Les autorités administratives des deux régions frontalières entretiennent régulièrement des rencontres. Ce sont des cadres de ce genre qui nous manquaient. Heureusement, les gens ont appris la leçon parce que quoiqu’il arrive, ce sont les mêmes populations des deux côtés de la population », se réjouit M. Goudiaby. Avec le Festival des ondes d’intégration (FOI) organisé par les radios communautaires de Bakel (Jiida FM) et celle de Gouraye, les populations tissent davantage de relations de fraternité et d’amitié, car c’est le même peuple. Ça participe à l’apaisement des relations entre les populations. La commune de Bakel a un projet de partenariat avec celle de Gouraye pour une coopération décentralisée. Ce sont des initiatives qu’il faut encourager. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que ce département est devenu une terre d’émigration pour les Baol-baol et Cadior-cadior, que les populations ont le plaisir et le bonheur d’accueillir par milliers parmi elles. Aujourd’hui, le docteur Khalipha Ababacar Badiane est l’exemple d’une intégration réussi à Bakel. Originaire de Koubalan dans le département de Bignona, il n’a pas hésité à choisir cette ville pour y ouvrir une pharmacie en 1999. Muni des conseils de ses parents, dont feu docteur Alexandre Diandiou, qui l’avait déconseillé de se rendre à Ziguinchor pour ouvrir une pharmacie compte tenu du conflit armé dans la zone, M. Badiane décida ainsi d’aller à Bakel pour s’y installer, après l’obtention d’une autorisation du ministère de la Santé. À l’époque, il n’y avait qu’une seule pharmacie. « À mon arrivée à Bakel en avril 1999, il faisait 45 °C, malgré tout, je suis resté », explique-t-il. Sa conviction est que tout le monde ne peut pas s’installer à Dakar. « Les gens qui ont des qualifications avérées doivent quitter Dakar et aller à l’intérieur du pays pour servir les populations », poursuit-il. Aujourd’hui, Dr Badiane ne regrette pas son installation à Bakel. « Mon intégration a été très facile étant donné que je suis issu des ethnies dites minoritaires. Bakel est une ville où on retrouve ces ethnies-là. D’ailleurs, si je devais le refaire, je le refais », martèle-t-il.

MARES DE MANIDIERY, MANIWALO, BASSAM, LOTHIANDE : Quand les grandes battues de poissons rythment la vie des populations
Le département de Bakel n’est pas seulement riche de ses édifices historiques. Il regorge aussi de ressources naturelles, surtout de ses nombreuses mares, dont celles de Manidiéry, Maniwalo, Bassam et Lothiandé, coincées entre Bakel et Diawara. Chaque année, au mois de mars, ces cours d’eau très poissonneux, gérés par le chef de village de Manael, donnent lieu à de grandes battues. Une cérémonie au caractère mystique et sacré, un spectacle unique et inoubliable. Cette tradition est riche en valeurs et est très importance pour les populations.
 Il y a des évènements qui marquent à jamais l’esprit. Chez les habitants de Manael, village situé à quelques encablures de la commune de Bakel, c’est la pêche collective qu’offrent chaque année ses chapelets de mares situées au bord du fleuve Sénégal qui constitue l’attraction particulière. L’ouverture a lieu chaque année, au mois de mars, et s’accompagne de manifestations de réjouissances populaires avant et après la pêche collective. Elle répond à un rituel remontant à la nuit des temps. Le chef de village de Manael à qui est confiée la gestion de ces mares et qui fixe aussi les dates d’ouverture et de fermeture de la pêche convoque l’histoire. Selon Mamadou Demba Founé Diallo, cette fête est une tradition qui a beaucoup de valeurs traditionnelles et d’importance capitale. Selon lui, c’est une occasion de retrouvailles, de communion et de paix. « L’ouverture de ces mares est culturelle. Il y a des sortes de rites qu’il faut respecter, en présence autorités administratives et locales. On ne pêche pas n’importe quand dans les mares, car elles appartiennent à plusieurs villages.  Et pour l’ouverture, une date est fixée », indique Idrissa Diarra, qui soutient que ces mares sont placées sous l’autorité exclusive des Manaélinkos qui décident des jours de pêche.  

Conjurer le mal
Selon le chef de village, l’histoire de ces mares remonte à des siècles. « C’est très ancien. Aux temps, le Mangu (une sorte de diplomate de la communauté soninké), qui était un Diallo, interdisait aux habitants de descendre dans la mare, parce que des hippopotames, des caïmans et autres bêtes qui pouvaient faire mal s’y trouvaient », explique-t-il. Les contrevenants qui s’entêtaient à braver l’interdit, ajoute-t-il, risquaient de se retrouver face à des silures aux arêtes meurtrières. L’ouverture répond à certaines règles. « Ce sont des esprits qui décident. Chaque année, on descend dans l’eau pour leur demander la permission. S’ils acceptent, on envoie les convocations aux autorités et aux villages voisins, pour qu’ils viennent participer à la fête. S’il n’y a pas de réponse, personne ne peut aller là-bas », indique le chef de village. Très riches en poissons, ces mares font l’objet de pêche collective. Les habitants de Manael ne sont pas les seuls à s’y approvisionner. Ceux des villages voisins et d’autres venus d’ailleurs, et même du Mali, font participent à la battue.
« Généralement, l’ouverture se fait au mois de mars. Le chef de village de Manael envoie des messages à tous les villages qui se donnent rendez-vous pour la grande pêche. Auparavant, on dits des incantations et plein de choses pour que personne ne se blesse durant cette occasion », explique M. Diarra. Le jour de l’ouverture, hommes, femmes, jeunes et vieux se rendent à la mare.

PECHE TRES BIEN REGLEMENTEE
Des centaines de pêcheurs venus de tous les horizons et armés de leur matériel débarquent et attendent le signal du patriarche déclarant ouverte la pêche collective. « Beaucoup de choses précèdent l’ouverture, notamment des incantations pour qu’il n’y ait pas d’accident. Elles permettent aussi de retenir la gueule des serpents et de conjurer le mal. Après, tout le monde plonge », fait savoir M. Diarra.
Le spectacle est coloré et émouvant. La cérémonie rassemble, chaque année, des centaines de personnes et se fait en présence des autorités administratives et locales. Des incantations sont récitées et des sacrifices faits aux génies et aux esprits de la mare pour avoir leur bénédiction. Quand le coup d’envoi est donné, tout le monde part à l’assaut des poissons. Dans une folle débandade, les pêcheurs se précipitent dans la mare pour traquer le poisson.
« Ce jour est particulièrement attendu par toutes les populations. C’est un grand moment de partage et de convivialité. Les mares regorgent de poissons, qui se montrent dociles et mordent rapidement. C’est une activité très lucrative pour les populations locales, qui repartent avec de bonnes prises », note Bakary Diakhité, un pêcheur du village.
La pêche collective dans ces mares est assujettie à une réglementation par les autorités administratives. Dans un décret, il est dit que : « Conformément aux usages et coutumes du Gadiaga, la gestion des mares de Manidiéry, Maniwalo, Bassam et Lothiandé est confiée aux populations de Manael. La date d’ouverture et de fermeture de la pêche au niveau de ces mares est fixée par le chef de village de Manael. Durant la période d’ouverture, la pêche est permise à tous les citoyens, sans distinction de races, d’ethnie, de religion et de nationalité. Au niveau des mares, la pêche professionnelle avec l’utilisation de moyens de capture de masse, comme les filets de pêche, et filets dormants, le felfellé, le souka, la pêche de nuit et campements, la pêche au niveau des marigots et des « boubou » sont interdits. La pêche est formellement interdite pendant la fermeture des mares. Tout contrevenant doit payer une amende de 250 000 francs Cfa. En rapport avec Tuabou, le village de Manael mettra en place une équipe de surveillance des mares ».

DES MARES INTERDITES DES JUILLET
Pour la clôture, une cérémonie est organisée également. Elle prend effet au mois de juillet. Selon le chef de village, la pêche est interdite dans ces cours d’eau jusqu’à la prochaine sortie pour laisser les espèces se reproduire. Une campagne de sensibilisation est alors menée pour interdire l’accès à ces mares. Des mesures strictes sont prises et toute infraction est punie d’une amende de 250.000 FCfa.
« On a choisi des jeunes du village pour assurer la sécurité des mares contre d’éventuels envahisseurs, mais aussi de veiller à ce que personne ne pêche jusqu’au jour de la pêche collective », assure le chef de village. « Pour la fermeture, le chef de village appelle tout le monde. On procède à l’enlèvement des nasses, des filets dans les différentes mares », indique Samba Diallo, qui reconnaît que la surveillance de ces mares est souvent difficile. « La surveillance se fait en équipe. Il arrive que 15 à 20 personnes y passent toute la nuit. S’ils attrapent quelqu’un, ils le présentent au chef de village qui lui impose une amende de 250.000 FCfa. S’il refuse de payer, il est acheminé à la gendarmerie », explique-t-il. Pour faire respecter ces interdictions, les populations doivent obligatoirement dénoncer les coupables.

Reportage de Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes) et Habib DIOUM  (photos)



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