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Dr Momar Seck rend hommage à Ndary Lô

Mon témoignage est moins celui du critique d’art que je suis loin d’être que celui du compagnon artiste de route admirateur de l’œuvre immense de Ndary Lo, mon frère aîné. Dans son approche artistique, Ndary Lo a toujours été fasciné par les déchets métalliques, les bouts de bois, la diversité et la variété des chutes de tissus, les fils de fer de construction qui jonchaient son environnement immédiat, ainsi que de vieilles poupées, le vieux bois, les capuchons de bouteilles, des boîtes de conserve calcinées, bref des objets usagés, érodés, utilisés jusqu’à l’épuisement de leur fonction d’usage. Il souhaitait les soumettre à de nouveaux rapports, de nouvelles constellations, de nouveaux agencements symboliques. L’utilisation de ces matériaux érodés, empreints d’histoire humaine, fait en quelque sorte un lien direct entre la création artistique et la société. En cela il aura été, sa vie durant, un acteur social et un témoin culturel utilisant les éléments issus de la vie quotidienne. Ainsi, l’objet, en perdant sa valeur et sa fonction initiales retrouve-t-il une autre destination, celle du support et de la perception esthétique.

Dans l’ensemble de son travail plastique, ses œuvres témoignent de la tentative de « recartographier » les fragments culturels dans une reconstruction imaginative des éléments récupérés. Les relations entre motifs, couleurs, textures, images, mouvements divers participent ainsi à la création de ses œuvres en tant qu’éléments suscitant la réflexion et la sensibilité renouvelée.

Les assemblages judicieux des supports de Ndary Lo, même les plus hétéroclites, étaient devenus une forme grammaticale et picturale inédite. L’ensemble des matériaux utilisés est parvenu à enrichir la sémantique du langage artistique au Sénégal, et cela grâce à leurs spécificités de matière et textures, que celles-ci soient naturelles ou artificielles, selon un mode de fonctionnement et une mise en scène particuliers définis par l’artiste.

Fort de cette pratique de la récupération, Ndary Lo s’installa dans un espace d’autonomie et de liberté où il devait puiser son inspiration au plus profond de lui-même, et faire des propositions plastiques intéressantes. Libre des convenances et des tendances artistiques de l’époque, il a fait montre d’une expression originale de sa personnalité et de son talent pour nous apprendre à regarder le monde qui nous entoure. Il est vrai que Ndary Lo fut en pleine possession de ses moyens à travers lesquels se reconnaissait la profondeur de ses recherches artistiques. D’où la très grande originalité et la haute facture plastique de son œuvre.

Je ne saurai oublier, dans cet hommage au grand artiste que fut Ndary Lo, d’évoquer le souvenir de nos années passées à l’Ecole des Beaux-Arts de Dakar, et surtout l’apprentissage commun de nouvelles techniques destinées à enrichir le vocabulaire artistique de toute une génération d’artistes que nous étions. Ce qui nous a permis d’aller au-delà des murs de notre propre culture, selon l’aphorisme de l’écrivain et philosophe portugais, Miguel Torga, selon lequel « l’universel, c’est le local moins les murs », pour se nourrir ainsi des réalités d’autres cultures, d’autres horizons. Aussi Ndary Lo nous a-t-il montré que l’art peut être à la fois enraciné dans la matrice culturelle de nos origines et être ouvert aux autres, pour développer et saisir ce qu’il y a de plus actuel, c’est-à-dire de plus contemporain en lui. Miguel Torga renchérit : « Ce n’est qu’après avoir mesuré ses propres caractéristiques et les avoir ensuite mêlées dans le grand feu uniuversel que n’importe quel homme peut se sentir à la fois citoyen de Tràs-os-Montes et citoyen du monde ». Ndary Lo fut un artiste africain aux caractéristiques d’universalité travaillée et résolue, et il nous laisse l’héritage du partage du monde en constant renouvellement des formes et des perceptions.

Mon souvenir de Ndary Lo me ramène au FESMAN (festival mondial des arts nègres), car les artistes sénégalais se sont interrogés sur la position de la création contemporaine en Afrique, et sans nécessairement être « anti-Fesman », ils voulaient montrer l’autonomie de la création artistique de l’homme noir indépendamment des assignations historiques de nos traditions : Ce fut le cas de l’exposition « tey tey », « autopsie de la Négritude » dans laquelle j’ai exposé avec Ndary Lo et bien d’autres artistes sénégalais sous l’égide du curateur Khalifa Dieng au musée Boribana de Dakar. Bref, nous avions jugé que la « négritude », celle d’Aimé Césaire, Léon Gotrand Damas, Léopold Sédar Senghor avait frayé des voies. Et il nous fallait revisiter et « recartographier » le concept de « négritude » et le mettre à même les préoccupations d’artistes africains que nous sommes, ou d’artistes tout court, tenant leur inspiration des réalités et des fondements culturels dont nous sommes issus.

Il nous fallait, à travers nos œuvres nous démarquer d’une identité monochrome de l’Africain telle qu’elle fut véhiculée par la galaxie coloniale, et de nous référer à des situations symboliques plus riches et plus fécondes, plus prometteuses d’identités plurielles qu’à l’accoutumée. En d’autres termes, ainsi que le stipule si justement Djibril Samb, « d’identités africaines, de toute façon soumises aux lois de mutations de la durée historique, mais aussi capables par elles-mêmes de s’adapter à des environnements nouveaux ». (ré-africaniser l’Afrique pour affronter, l’An 2000 Dakar, IFAN, Ch.A.DIOP, 1996. P 11) L’exposition "Tey–Tey" fut une réponse et aussi une prise de conscience de cet événement de portée mondiale qu’était le FESMAN 3.

Mais maintenant Ndary s’en est allé, laissant une création et un héritage pour toutes nos générations d’artistes de maintenant et de demain. Adieu Cher Ami, et confrère, « que la terre de Rufisque te soit légère ».

 

                                                                                     Dr Momar SECK, Artiste plasticien

                                                                           Directeur du département des Arts Visuels

                                                                            à l’Ecole Internationale de Genève - Suisse

 

 

 

 

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