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Kolatier : Marché des musiques d’Afrique : Entretien avec le DirecteurLuc Yatchokeu.

La prochaine édition du Kolatier, le marché des musiques d’Afrique au Cameroun est prévue en octobre 2017.

Il est l’un des entrepreneurs culturels les plus appliqués que compte le Cameroun. Ce grand mélomane, grand passionné des musiques du monde, est aujourd’hui considéré comme expert des musiques urbaines d’Afrique. Il a justement créé le Kolatier, le marché des musiques urbaines d’Afrique et de la diaspora  qui tient la route depuis plus de deux décennies. Alors s’annonce la prochaine édition du Kolatier, nous sommes allés à la rencontre de Luc Yatchokeu (puisqu’il s’agit de lui), afin de cerner les contours de cet évènement placé sous le très haut patronage du Chef de l’Etat, et qui verra la participation de nombreux artistes musiciens et des professionnels du monde la musique.

Luc Yatchokeu, dites-nous un peu, quelles sont les grandes articulations de cette prochaine édition du Kolatier que vous préparez en ce moment?

Il faut d’abord rappeler que Le Kolatier est un marché (salon) de musique, même si les shows-cases et concerts lui donnent un côté festif. Le format est donc généralement le même. Pour répondre donc à la question, il y a trois grandes articulations : les shows-cases offerts par les groupes musicaux sélectionnés, les expositions d’œuvres musicales et de services dans un espace marché aménagé pour la circonstance, et la partie qui symbolise le partage et le contrat, dénommée « sous Le Kolatier » : cette partie sera animée par deux ateliers, une table ronde, des speed meetings (rencontres B2B), ainsi que des rencontres professionnelles autour des présentations de projets et initiatives innovantes.

 

 

Un évènement comme le Kolatier peut-il vraiment donner aux arts vivants en général, et l'art musical en particulier, une place de choix dans le marché économique africain?

Le Kolatier comme tous les marchés et salons de musique adopte une démarche purement économique. C’est ce qui justifie les articulations que je viens de présenter. Notre mission première est d’offrir une plateforme d’échanges pour la « music business », et de contribuer à une meilleure structuration de l’industrie musicale africaine, en capitalisant les acquis et les atouts dont regorge l’Afrique à travers sa richesse culturelle et la créativité artistique.

Je vous rappelle qu’après l’Asie, l’Afrique est aujourd’hui le nouvel eldorado pour les professionnels de la musique enregistrée et de l’édition musicale.  Universal et Sony Music sont déjà installés à Abidjan, le service de musique en ligne Deezer, iTunes (bibliothèque multimédia numérique) et bien d’autres structures de la « music business » sont présents. Le développement du Kolatier en tant que plateforme d’échanges permettra aux acteurs africains de la filière musicale de générer plus de revenus tant dans le spectacle que la distribution numérique.

Donc en définitive, ma réponse est Oui, Le Kolatier doit permettre aux musiques d’Afrique d’être un véritable levier de développement économique, et donc avoir une place de choix dans le marché économique africain. Le Cameroun qui l’accueille devra en tirer profit.

 Ainsi dit, avez-vous fait une évaluation des éditions précédentes et quels sont les enjeux futurs?

Après chaque édition, nous mesurons tant que faire se peut les retombées, et je suis fier d’affirmer qu’elles sont bonnes. Plusieurs groupes musicaux programmés au Kolatier ont trouvé des dates de tournées en Afrique et en Europe. Les rencontres et échanges entre professionnels ont donné lieu à des  collaborations fructueuses.  Les ateliers régulièrement organisés produisent leurs fruits dans la croissance des jeunes entreprises musicales africaines. Pour le Cameroun, les retombées économiques ne sont pas négligeables puisque les participants étrangers de plus en plus nombreux occupent des chambres d’hôtels et font des recettes dans les restaurants, taxis, marchés divers. Au plan touristique nous avons constaté que certains de nos invités font des tours dans le pays pour apprécier les merveilles touristiques du Cameroun.  Pour le futur, il y a d’abord un enjeu majeur pour les acteurs africains de la filière musicale (artistes et professionnels) qui doivent s’approprier cette plateforme,   excellente opportunité pour les échanges. Par ailleurs, les diffuseurs en provenance d’Europe, d’Amérique et d’Asie souhaitent voir de nouvelles offres artistiques de qualité. Il faut néanmoins noter que la présence de tous ces professionnels étrangers nécessite des prises en charge pour faciliter leurs venues et leurs séjours au Cameroun.

 Comment s'opère les sélections des "marchandises" que vous présentez?

Il y a d’abord un appel à candidature à l’attention des groupes musicaux, et le principe est de poster les candidatures en ligne. Ensuite, nous constituons un comité international de sélection qui apprécie les musiques et les vidéos pour choisir les meilleurs groupes à présenter au Marché des Musiques d’Afrique. Pour cette édition, le comité international était composé de sept professionnels qui ont une connaissance avérée des musiques d’Afrique : José Da Silva, promoteur du label Lusafrica et Directeur de Sony Music Côte d’Ivoire (Cap vert) - Luc Mayitoukou, Directeur de Zhu Culture et PCA de Art Moves Africa (Sénégal) – Daniel Lieuze, journaliste à RFI (France), Armand Thierry Nguélé, promoteur de l’entreprise label Digital (Cameroun), André Le Roux, président de South Africa Music Right Organisation (RSA), Abraham Nkuimi Nana, animateur culturel à l’IFC antenne de Douala (Cameroun), Faisal Kiwewa, directeur de Bayimba festival (Ouganda).

 

Disons tout même que le problème de la musique africaine aujourd'hui est que les circuits de tournage se sont rétrécis. Comment persévérez cela?

Les circuits internationaux de diffusion ne se sont pas rétrécis même si pour raison de conjonctures quelques lieux ont arrêté de fonctionner en Europe. Le problème pour les groupes musicaux émergents d’Afrique c’est d’abord leur environnement professionnel. Ils doivent s’entourer de managers et agents à même de comprendre les exigences de marché international. Il y a même de nouveaux horizons qui s’ouvrent en Asie et au Moyen Orient. Les pays du Maghreb ont beaucoup de festivals sérieux qui n’ont rien à envier à ceux d’Europe, et c’est ici l’occasion de rappeler le thème principal de la table ronde qui sera organisée pendant Le Kolatier 2017. Ce thème est « Coopération culturelle et échanges Sud-sud : le cas du Maghreb et l’Afrique subsaharienne à travers la musique ». L’Afrique doit développer son propre circuit de diffusion. Imaginons un lieu de diffusion dans chaque département du Cameroun, et le même dispositif dans chaque pays. Je vous laisse développer la suite.

 Prenons le Cas du Cameroun votre pays, en dehors du travail des « anciens » y-a-il encore vraiment une musique camerounaise à l'écriture musicale locale captivante? 

Le Cameroun est un véritable vivier musical. Je ne parlerai pas de musique camerounaise, mais plutôt d’artistes camerounais. Nous avons toujours eu des artistes très talentueux au fil des générations. Pour parler de la génération actuelle, il y a une lecture de l’environnement camerounais, et celle du marché international.  Chacun choisit sa démarche.

Sans vouloir m’attarder sur les détails, je peux affirmer qu’il y a encore des jeunes sur qui on peut compter. Les exemples comme Kareyce Fotso et Blick Bassy (pour ne citer que ceux-là) qui font le tour du monde devraient nous interpeller. Il y en a d’autres tout aussi talentueux qui ont simplement besoin d’encadrement. Vous découvrirez certains pendant Le Kolatier en octobre prochain.

 

La plupart des artistes qui "marchent", ce sont des musiques urbaines qui semblent ne plus avoir de consistance en termes de jeu et quête musical original. Que peut faire le Kolatier face à cela?

 

Les musiques urbaines s’adressent beaucoup plus à un public jeune, et ce public est très nombreux en Afrique. Voilà ce qui fait le succès de ces musiques, limitées pour beaucoup dans le temps justement par manque de consistance musicale et  par la faiblesse des textes. Néanmoins, il y en a qui se distinguent par la qualité de leurs œuvres. Certains parmi eux ont été sélectionnés pour Le Kolatier 2017. C’est notre contribution qui va dans le sens d’encourager la compétitivité.

 Le Kolatier a réussi à s’inscrire dans tous les réseaux professionnels des arts musicaux du continent africain et du monde. Comment vous êtes-vous pris?

Le Kolatier est le tout premier marché de musique créé en Afrique, après le MASA qui présente d’autres disciplines telles que la danse, le théâtre et les contes. En tant qu’initiative privée, Le Kolatier a connu un parcours assez difficile pour plusieurs raisons : les deux principales étant la méconnaissance du concept « Marché » par les acteurs même de la filière musicale en Afrique Centrale, et l’insuffisance des moyens pour la promotion et même l’organisation de l’évènement. Il a fallu beaucoup de sacrifices personnels et même de ceux qui ont accepté de me suivre dans cette aventure. C’est ici l’occasion de leur dire toute ma reconnaissance, plus particulièrement à deux personnes qui sont dans ce bateau depuis la création : mon épouse et mon ami Michel NDOH.

J’ai fait mes premiers pas dans les marchés internationaux tels que le MASA, le MIDEM, et Strictly Mundial, et la Bouse aux spectacles de Sibiu en Roumanie etc... Avec mes propres économies pour comprendre comment cela fonctionne. Ensuite, l’OIF et le programme Equation Musique m’ont soutenu pour participer à d’autres marchés. Je citerai le WOMEX, le Babel Med Music, le Moshito et MaMa. C’est à travers tous ces grands rendez-vous que j’ai fait la rencontre des plus grands professionnels et des meilleurs réseaux de musique. Cela m’a permis d’être membre de plusieurs réseaux, et surtout d’être le tout premier africain à intégrer l’European Forum of Worlwide Music Festivals, comme membre associé. Aujourd’hui, je suis très souvent invité et pris en charge pour participer à certains rendez-vous pour lesquels mon expertise est sollicitée.

Avez-vous prévu de donner une formation aux artistes dans divers domaines de l’entreprenariat musical au cours de la prochaine édition du Kolatier? Si oui lesquelles ?

Deux ateliers sont prévus à l’endroit des artistes et des professionnels. Il s’agit de l’atelier sur la monétisation des contenus musicaux sur les plateformes digitales, et l’atelier sur le booking. Une banque de la place sera présente pour entretenir les professionnels sur les opportunités et possibilités de financement des projets musicaux.

 Le Kolatier bénéficie cette année du Haut patronage du président de la République du Cameroun. Il faut dire que c'est une nouvelle étape qui a été franchie non ?

Le Haut Patronage du Président de la République est une marque de confiance et une caution qui n’a pas de prix. Nous lui en sommes infiniment reconnaissants. Mon équipe et moi sommes fiers du travail abattu depuis 2003, date de création du Kolatier. Oui, c’est une nouvelle étape qui a été franchie, et nous nous engageons à travailler davantage pour que Le Kolatier devienne un rendez-vous incontournable de la Music Business.

Entretien avec Jean François CHANNON

 

 

 

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