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Photographie : Le regard dans la réalité de l’Afrique, Osborne Macharia «rêve éveillé» Spécial

Parmi les photographes les plus en vue de la scène africaine, Osborne Macharia est à Lausanne à l’occasion du Festival Cinémas d’Afrique en août 2018. OsbornerMacharia travaille sur le principe des séries, ici, des exciseuses reconverties dans le domaine de la mode grâce à une ONG.Image: OSBORNE MACHARIA

Gosse, sûr qu’on lui aurait dit: «Mais arrête de raconter des histoires, de te raconter tant d’histoires»! Si, à 32 ans, Osborne Macharia écrit la sienne dans celle de la photographie – passant des classieuses campagnes de pub au très engagé Festival Cinémas d’Afrique de Lausanne ce week-end – le Kényan ne peut toujours pas s’empêcher de fabuler. Cette fois pour la bonne cause! La vérité n’étant jamais très loin derrière la patine ultrahuilée de ses clichés.

Parti dans la vie pour bâtir grand et haut, il rate architecture et bifurque vers la photographie en total autodidacte. Le champ est vaste, l’incorrigible rêveur peut y arrimer, y ériger toutes les histoires possibles. Des vies. Des souvenirs. Et même la vraie histoire. Surtout la vraie histoire. Celle avec un grand «H» d’un continent africain que l’artiste ne veut plus réduit à «ce que l’on en voit et en dit à la télévision». Empêtré dans ses guerres, mité par la misère ou, dans un autre registre, ultime refuge d’une vie sauvage.

Le résumé aussi hâtif que trompeur, Osborne Macharia a choisi de le combattre par une esthétique de l’image. «Bien sûr, concède-t-il, qu’en tant que continent, les problématiques de l’Afrique sont évidentes, mais ce n’est pas tout ce qu’il y a à voir. J’essaie de lutter contre les idées fausses en montrant ce qu’il y a autour de moi.» L’empreinte est identitaire, le flash kaléidoscopique, la découpe existentialiste. Mais le Kényan surfile encore une veine sociale dans son travail en allant chercher ses modèles dans les pires ghettos.

«Ils viennent au studio, on les habille, on les transcende. Et, fait-il remarquer, en plus d’avoir un revenu à ramener à leur famille, c’est parés d’une vraie fierté qu’ils rentrent chez eux.» L’image figée, c’est aussi un plaisir de poser qui se voit, une jubilation de faire le jeu de l’histoire sortie de l’imaginaire du photographe, qui se lit. Comme dans cette série des «Papys du hip-hop». En fond, le rouge énergique pétarade, sur le devant, enrobées dans le parfait attirail – bike, skate, muscles gonflés et tignasses peroxydées –, les moues défilent, défiantes ou drôles, les papys font illusion. Elle est parfaite, l’imaginaire peut s’y accrocher pour développer un récit autonome. «Dire que ce sont des modèles, insiste le photographe, qui arrivent au studio, hypertimides et en repartent avec une personnalité un peu différente.»

Comme cette femme, tornade d’excentricité colorée, sur un paysage aride déserté par la vie. «La série date de 2017, raconte Macharia, les prises ont été faites dans la région de Magadi, autrefois un lac salé. Le personnage de cette femme a été inspiré par ma mère qui travaillait dans une ONG, laquelle propose une reconversion dans la mode – que ce soit le design de vêtements ou leur fabrication – aux exciseuses.» Le renversement de situation est total, une preuve encore que, derrière cette façade kitch drolatique, le photographe malaxe les identités pour construire son récit et reconstruire l’histoire. «Je rêve beaucoup éveillé mais après je dois tendre à la réalité si je veux embarquer les gens dans mes récits.»

Si le fil peut divaguer, narratif, la précision de l’artiste s’applique, clinique. Le Kényan, courtisé par les studios Marvel comme par le Musée des sciences de Singapour, a l’art de choisir ses thèmes – l’intégration, les mutilations faites aux femmes, les personnes âgées, l’égalité – mais plus encore celui de les tresser entre l’Afrique d’hier et celle de demain. Entre l’ordinaire et le fantastique, une subtilité évidente pour tenir l’équilibre.

Lausanne, Casino de Montbenon.

Source:  24 heures, Florence Millioud Henriques 25.08.2018  

 

 

 

 

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