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Sénégal : La culture en débandade

Les lampes et lampions des derniers Jeux de la Francophonie de Nice se sont éteints, achevant ainsi plusieurs jours de compétition du monde francophone dans sa diversité. Plusieurs facettes des cultures régionales ont été présentées en plus des compétitions sportives.

L’ère senghorienne

Toutefois, il faut reconnaître que ces jeux constituent une reconnaissance et un parachèvement de la pensée de Senghor (membre fondateur de la Francophonie) qui prônait une symbiose des cultures francophones. C’est la raison pour laquelle, il s’était évertué à donner au Sénégal un visage culturel très reluisant, une politique culturelle très performante. A titre d’exemples : la création du Ballet National La Linguère, de Mudra Afrique ; la promotion de la peinture, de la sculpture à travers l’Ecole de Dakar et l’Ecole des Beaux Arts, Les Manufactures des Arts Décoratifs.  Cela a permis l’éclosion de talents de grands artistes comme Alpha Waly Diallo, Zulu Mbaye, Kré Mbaye, Mbaye Diop et autres. En musique, avec l’Ensemble Lyrique traditionnel, résonnent encore dans nos oreilles les belles envolées lyriques de Khar Mbaye Madiaga, les notes langoureuses du khalam de Samba Diabaré Samb. Nous revoyons dans notre « album cervical », la danse endiablée mais discrète de Ndèye Khady Niang , celle très classique et moderne de Germaine Acogny…Dans un autre domaine , les Nouvelles Editions Africaines (NEA) avaient donné une belle coloration à la littérature sénégalaise et africaine avec la publication d’œuvres d’auteurs de renom comme Aminata Sow Fall ou Mariama Bâ. Sans oublier les RECIDAK (Rencontres Cinématographiques de Dakar) pour la promotion du cinéma etc. Le Sénégal vibrait au rythme de la Négritude porteuse d’une africanité sans faille. Et l’on s’identifiait à ce rythme, à ces vibrations.

Période des plans d’ajustement

Toutefois, le Président Senghor a quitté le pouvoir en 1981. S’en suivent les plans d’austérité imposés par la Banque Mondiale comme le Plan d’ajustement structurel et les conséquences se font sentir sur la production artistique et au-delà sur la vie culturelle. Austérité oblige : les préoccupations sont ailleurs pour les gouvernants. Certains parlent même d’une « désenghorisation ». On lui reproche ça et là (à tort) d’avoir favorisé la culture au détriment de secteurs plus « sérieux ». Maintenant, c’est fini ! Il faut se prendre en charge car le mécène n’est plus là pour « couver », « sponsoriser », «  orienter ». Certains artistes qui avaient leur entrée au palais se trouvent subitement sevrés de privilèges.

Lueurs….

Même si, il faut le reconnaître, l’alternance politique de 2000 a timidement essayé de redynamiser et de promouvoir la culture avec la création d’infrastructures comme le Grand Théâtre, le Monument de la Renaissance Africaine, la Place du Souvenir, le projet du Musée des Civilisations mais surtout le remake du Festival mondial Des Arts. Hélas ! Tout est à refaire ! L’héritage de Senghor s’effondre, on assiste à « une dégringolade culturelle », une chute vertigineuse de notre patrimoine car le Sénégal n’émerveille plus, n’impressionne plus culturellement.

La débandade culturelle

C’est pourquoi d’ailleurs, lors de ces Joutes francophones, notre pays a fait piètre figure, profil bas. Même si, sous une belle présentation à la télévision, certains ont jugé positive, (honorable ! selon la terminologie politique qui sied en de telles circonstances) la participation de notre pays pour justifier ce qu’on peut appeler une déroute ou une débandade culturelle. En effet, le Sénégal n’a récolté aucun laurier dans le domaine de la culture proprement dite. La plupart des médailles ramenées sont le fruit de sportifs et particulièrement des lutteurs. C’est comme si les autres représentants des autres disciplines étaient inexistants. Par conséquent, nous estimons que cela doit susciter un débat national (cette fois-ci de manière moins stérile) comme on aime le faire dans ce pays de palabres. C’est d’autant plus important que la culture est un vecteur de développement et un moyen de s’imposer dans ce monde marqué par la globalisation.

Et voilà pourquoi au regard de ce qui s’est passé, ces questions s’imposent : sur quels critères officiels ont été choisis nos « dignes représentants » à ces Jeux ? Qui sont-ils d’ailleurs ? Y a-t-il eu une préparation adéquate ? Si oui, pourquoi cet échec cuisant ? Ne doivent-ils pas rendre compte au peuple dont ils étaient les ambassadeurs ? d’autant qu’ils ont d’ailleurs voyagé avec l’argent du contribuable …Il est temps d’en débattre car ce qu’on remarque au Sénégal, c’est qu’après « un séisme », une débandade , on fait « son bilan » à la télévision avec un langage diplomatique calfeutré, ou un discours politique biaisé. Dans le meilleur des cas, on trouve un bouc-émissaire puis on tourne la page. L’année suivante, on reprend les mêmes et on recommence. Finalement on se complaît à cette situation et la vie continue.

Mais à notre avis, il faut avouer que cet échec ne doit point étonner car cette piètre participation n’est que la résultante de la faillite des programmes et initiatives culturels dans notre pays. A titre d’exemple, la plupart des musiciens qui, il ya quelques années triomphaient sur la scène musicale internationale, sont devenus aphones même si certains se débattent et parviennent tant bien que mal à survivre à l’exception de Youssou Ndour et pour cause ! D’autres, (suivez mon regard) par anticipation sur leur retraite forcée, se sont reconvertis dans la publicité. Le mythique théâtre national Daniel Sorano qui faisait la fierté de toute l’Afrique, recevait il y a quelques temps plus de musiciens en quête de popularité pour fêter  « d’interminables anniversaires » que d’autres artistes soucieux de valoriser leur art. Dans un autre domaine, il ya très peu d’émissions culturelles dans les télévisions ; ces dernières préférant quelques fois faire la promotion de politiciens insipides qui valorisent une idéologie déclassée ou rétrograde ( avec des débats stéréotypés). Dans la même veine, le théâtre et le cinéma meurent de leur belle mort car concurrencés par des «  télénovelas » exportés et qui n’ont aucune portée didactique sinon pervertir les mœurs et endormir les consciences.

On remarque aussi que beaucoup de maisons d’éditions ont accéléré le recul ou plutôt la régression de la littérature sénégalaise car éditant des œuvres qui n’ont aucun relief, ni profondeur, comparées aux textes harmonieux de Ousmane Sadji , Ousmane Socé Diop, Sembène Ousmane…

Maintenant la vitrine de la culture sénégalaise, ce sont les radios qui distillent des chansons de musiciens qui ne font trembler aucune âme sensible car assimilées à du « bruitisme musical ». Leur seul mérite est de faire grincer désagréablement leurs cordes vocales, si ce n’est pour faire leur propre marketing de manière désabusée et maladroite. Ce sont aussi les séances de luttes projetées à longueur de journée ou durant la semaine dans « ces boîtes à images » qui d’ailleurs, font plus la promotion du muscle que de l’intelligence, de la force que du cerveau. Ailleurs, certains magazines font la publicité de ces pseudos vedettes en mal de popularité et qui, le plus souvent, parasitent les télévisions.

Repenser la politique culturelle

C’est pourquoi, au-delà de ces Jeux, c’est même la question de la politique culturelle qui doit être repensée. La culture est une affaire sérieuse pour un pays, elle est sa vitrine, son miroir, pour reprendre Senghor, son être. Ce dernier a affirmé que la culture est au début et à la fin de tout développement. Pour s’en convaincre, il faut se référer aux pays comme le Brésil ou le Japon. Donc, il faut plus de sérieux quand on doit représenter un pays, une nation.

Pourtant, il faut avouer et reconnaître que ce pays regorge de talents qui peuvent faire avancer les choses et nous pensons à de grands intellectuels qui sont à la tête de structures sensibles et qui méritent d’être soutenus, encouragés. Les structures comme le Théâtre National Daniel Sorano et la Direction de la Francophonie l’ont compris depuis un certain temps car elles sont en partenariat avec les établissements, pépinières de la vie culturelle dans ce pays. Dans la même veine, il faut saluer l’effort considérable que mène l’équipe très dynamique de la Direction du Livre et de la Lecture pour la promotion du livre (heureusement !). La belle illustration, c’est l’organisation régulière et malgré les difficultés de la Foire Internationale du Livre et du Matériel Didactique (FILDAK). En littérature, émergent aussi des talents remarquables à l’image de Waly Bâ , Samba Ndiaye, Mamadou Ndione, Fama Diagne Sène …sur les traces de Alioune Badara Bèye, Omar Sankharé et autres. Au dernier FESPACO, le Sénégal a relevé un peu la tête ( après plusieurs années de black out ). En tout cas, à l’image de ces grands intellectuels, nous avons l’espoir de voir émerger une conscience nationale dans le domaine de la culture à condition que nos gouvernants daignent les accompagner.

Enfin, on doit être conscient que les prochains jeux de la Francophonie se préparent dès maintenant et d’autres Joutes culturelles : les établissements scolaires et les Universités regorgent de talents qui peuvent représenter dignement le Sénégal. A titre d’exemple, des ateliers de théâtre, d’écriture se tiennent un peu partout. Le Village des Arts est aussi un grenier de talents mondialement connus. Dans les régions, la vie culturelle est très dynamique…En même temps, il faut intéresser les jeunes talents à la chose culturelle, les encadrer, leur donner un coup de pouce et non des coups de coude. Nous espérons que notre appel sera entendu.

En tout cas, Monsieur le Ministre de la culture, vous avez de la culture... pardon ! du pain sur la planche.

Monsieur Baytir Kâ

Professeur de Lettres

Maison d’Education Mariama Bâ

Gorée







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