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Contribution : Quelle humanité pour demain ?

 

Notre humanité émerge d’une longue évolution qui a vu naître l’homo sapiens sapiens sur les bords du lac Tchad, il y a de cela plus de 6 millions d’années. Les premiers hommes et femmes, ancêtres des humains, ont survécu en s’accommodant à l’environnement plutôt hostile de la zone intertropicale où étaient réunies les conditions les plus favorables de cette naissance. Une des dimensions majeures de cette accommodation a consisté à transformer cet espace de vie par la création et l’usage d’un outillage matériel toujours plus efficace. Ce faisant, l’homo sapiens sapiens a mis en place les  dispositifs sociaux, politiques et culturels qui ont fait l’histoire de l’humanité. L’humain a ainsi révélé sa grande capacité à produire la diversité en fonction des environnements où il vit, des besoins qui sont le siens et des savoirs accumulés à partir de ses expériences historiques.

La grande ingéniosité humaine qui se révèle dans les multiples dimensions de la création constitue certes une source d’émerveillement mais elle n’en comporte pas moins des risques majeurs. Le tout premier d’entre eux est sûrement l’expression de la volonté de puissance qui mène l’humain à user et abuser des ressources offertes par la nature avec une déconcertante insouciance en vue de la satisfaction de besoins immédiats qui mettent en danger le futur.

Cet usage abusif a donné naissance à la compétition voire au conflit de mort pouvant aller jusqu’à la négation de notre humanité. Le conflit, aussi vieux que l’humain, a connu une mutation majeure dans les temps modernes. La guerre qui en est la forme la plus meurtrière se limitait jusqu’au XXe siècle à l’affrontement entre deux armées le long d’une ligne de front limitée et mobilisant très peu les arrières. Avec les deux guerres mondiales, elle a revêtu une dimension industrielle à l’échelle de la société dans sa totalité. Si la première guerre mondiale a été une boucherie révélatrice indiscutable du caractère mortel des civilisations, la deuxième, avec l’usage militaire de l’atome, a mis en lumière notre indiscutable capacité à la destruction de masse.

Si l’humanité est un lien, comme le dit si bien le proverbe Bamana, lien entre les humains, lien avec la nature, elle n’en est pas moins capable de défaire les liens historiquement tissés et ce jusqu’à l’autodestruction. Les idéologues du « choc des civilisations » ont du reste forgé l’expression qui en rend le mieux compte : les armes de destruction massive ! Le paradoxe de notre temps tient au fait suivant : les moyens prométhéens de construire le lien humain dont nos société sont aujourd’hui dotées par la technologie ne les mettent pas à l’abri d’être de véritables machines à exclure et à marginaliser. C’est au moment où nous disposons des armes de construction massive les plus efficaces pour produire de l’humain, c’est-à-dire nous consacrer le plus gros du temps de tous les humains à la création artistique et spirituelle que nous sommes le plus menacés par la barbarie. Cette réalité qui n’a rien de fatal nous rappelle assurément à nos devoirs d’œuvrer plus que jamais à produire plus d’humanité !

Il ne fait pas de doute que la science et ses applications technologiques, que célèbrent les œuvres poétiques que nous offre à voir Abdoulaye Diallo, continueront avec une vigueur exponentielle à livrer des outils toujours plus sophistiqués de maîtrise de notre environnement. En retour, elles ne nous garantissent pas sa préservation qui relève exclusivement de nos choix sociétaux. En la matière, notre expérience humaine aujourd’hui millénaire nous a instruit que nous n’avons pas toujours été à la hauteur de nos responsabilités. Ce constat appelle une prise de conscience à laquelle nous invite la question de l’artiste : quelle humanité pour demain. Bien sûr nul n’a la réponse présentement. La seule certitude est qu’en la matière, il n’y a pas de fatalité. Notre humanité sera le résultat de nos choix, de nos combats contre les porteurs de projets mortifère qui n’ont cure du destin humain de nos sociétés. Le risque d’autodestruction n’a jamais été aussi sérieux que maintenant. Il nous rappelle à nos responsabilités d’artistes, de femmes et d’hommes de culture ayant obligation de faire face, de s’engager à mobiliser toutes nos forces pour aller vers toujours plus d’humanité. 

Par le Professeur Ibrahima THIOUB

Historien

Recteur de l'Université Cheikh Anta DIOP

A l’occasion de l’exposition du peintre Abdoulaye Diallo à la Bibliothèque universitaire de Dakar du 3 mai au 2 juin 2018, le Pr Ibrahima Thioub émet des idées intéressantes.

 

 

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