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Littérature : La famille, noyau, rempart et moteur de la société.

 L’empire du mensonge – quel est le secret du nouveau roman de Aminata SowFall ? L’empire du mensonge – la page de garde montre une dame tout de blanc-vêtue devant un miroir, floue, équivoque. Si l’on tourne le livre : une photo de l’auteure, Aminata SowFall avec son plus beau sourire, splendide, ravissant, un sourire … vrai.

Un sourire qui défie l’empire du mensonge, qui défie les mesquineries de la vie, les coups du destin, sourire d’une femme toute menue, fragile, une mère comblée et combien de fois durement éprouvée, et qui sourit – toute joie, en toute confiance.

Ce roman est Aminata SowFall. Il condense, distille, sublime sa conviction la plus profonde, sa foi dans les valeurs les plus essentielles, résumées dans ce passage : « la dignité, l’honneur et le « diom ». Sur le socle immuable de l’amour, de la tolérance, de la générosité et de la justice. Et surtout : de l’humilité » (p. 41). 

Certes, l’empire du mensonge est là, il est puissant, il transparait partout dans la trame de l’action. Mais, il est désamorcé constamment par la bonté des personnages centraux qui incarnent les valeurs essentielles.

Avec une tendresse et une douceur infinies, Aminata SowFall peint l’univers de trois familles que le destin a unies, mais  surtout celui de la famille de MapatéWaar : véritable rempart contre les tentations de l’empire du mensonge.

Une famille « pauvre », issue d’une région éprouvée par la sécheresse, par l’exode rural. Un père de famille infirme qui s’installe avec sa femme et ses enfants aux abords d’une grande décharge – on devine Mbeubeuss – et y mène une vie apparemment misérable, comme « boudjou », homme-poubelle, « sagarounitt » - un déchet humain, comme l’appellent certains.  Conditions de vie ne peuvent être plus éprouvantes ! Cependant, Mapaté a une autre vision de sa vie, il ne cesse « au fond de son être, de veiller à la sauvegarde de l’» immense richesse » - selon ses termes, - qu’il avait accumulée au fil du temps. Pas d’or, pas de sacoches bourrées d’argent au fond d’une malle, pas de notoriété. Mais le bonheur de vivre en équilibre, en soi et en concert avec le prochain pour vaincre les pièges de la vie » (p. 37).

Ainsi, Mapaté et Sabou, sa brave épouse, réussissent la prouesse d’élever leurs enfants dans un cocon d’amour, de tendresse, de compréhension, d’humanité et de beaucoup de courage. Pas question de se laisser aller. Mapaté travaille dur jour et nuit pour faire vivre la petite famille, Sabou prend soin de ses enfants comme une poule ou par moment, une lionne, et Sada, leur fils, est à l’image de ses parents, courageux, travailleur, aimable, généreux, serviable et… digne. La dignité est le leitmotiv du roman, des personnages. La dignité dans l’adversité, qu’elle soit d’origine matérielle ou sociale, l’essentiel est de ne pas perdre la foi ni en Dieu ni en l’humain. Ce profond humanisme sous-tend le roman comme un fil d’or.

Par endroits, on est tenté de penser aux Fleurs du Mal, la beauté qui naît du mal. En effet, comment est-il possible d’entretenir et faire grandir une famille si intègre, si unie, si harmonieuse, dans un univers de pauvreté extrême, de saletés, de méchancetés, de violences ? Eh oui, la famille Waar a réussi cet exploit, elle est l’exemple que même dans les abîmes de misère les plus profonds, l’espoir n’est pas seulement permis, mais fait vivre et avancer.

Bougouma, le garçon dont personne ne voulait, est l’exemple parfait du « magnétisme » de la bonté, de la beauté de cette famille. Membre d’un gang qui a agressé Mapaté, il est touché par l’esprit des Waar et est intégré, petit à petit, de manière très touchante, dans leur univers, devenant par le mystère de l’amour et de l’humanité, le frère ainé de Sada, membre à part entière de la famille et mieux, un des moteurs de leur ascension sociale.

Les amis d’enfance de Sada, Mignane et Boly, qu’il a connus après leur exode rural, comme voisins dans une des banlieues les plus insalubres de Dakar, sont repartis dans leurs villages et y ont évolué, pour devenir des acteurs du développement, Mignane comme ingénieur agronome, Boly comme enseignant. Leur itinéraire est surement une autre leçon d’Aminata SowFall sur la dignité : tous les trois amis ont convenablement réussi leur carrière professionnelle, sans faire partie de l’empire du mensonge, fustigé à travers les écrits de Mignane dans ses « bonnes feuilles » qui font l’état des lieux des tares de la société, avec les hypocrisies, les mensonges, les légèretés, la paresse, l’habitude de la main tendue qui empêchent tout développement.

La famille Waar, et particulièrement Sada, est l’exemple patent du contraire : ils ont réussi leur vie dans la dignité et le respect des valeurs ancestrales. Sada, infatigable travailleur, aide son père, sa maman, ses voisins, secourt tous les nécessiteux. Courageux et ingénieux, avec Bougouma, il fabrique des petits objets de matières recyclés (clin d’œil à l’économie verte ou circulaire), si bien qu’ils arrivent à louer une boutique pour leur papa et que Sada peut réaliser son rêve : s’inscrire à l’école.

Maître Mbengue, le directeur, voit tout le potentiel de ce jeune qui a largement dépassé l’âge de l’école primaire, il l’encourage, il l’aide à se former, et tout le talent de Sada éclot : il réussit le Certificat en deux ans et profite de son séjour à l’école pour la transformer en jardin, en forêt. Il « contamine » ses camarades qui eux aussi, deviennent des petits acteurs de développement dans leur entourage scolaire et social. Pas besoin de grands discours, de grands projets à coups de millions : la volonté, le courage, la persévérance et l’esprit de dignité ont produit ce « miracle ».

Mère Sabou elle, l’exemple, le modèle d’une épouse, d’une maman aimante et exigeante en même temps, est un des moteurs clés de la famille, de la société, tout comme Yacine, l’épouse de Sada, comme Borso, sa jumelle, et Coumba, leur amie fidèle. Elles incarnent l’amour, la générosité, l’ingéniosité, ce sont des femmes qui connaissent leur valeur et leurs valeurs. Elles travaillent, tout en portant un soin particulier aux liens familiaux et … à la cuisine.

Le roman s’ouvre sur la scène d’un repas dominical chez Yacine et Sada, une scène qui fait ressortir l’importance du foyer au vrai sens du terme pour la famille : le repas en commun, signe de convivialité, soigneusement préparé avec des ingrédients qu’on devine naturels « sans additifs artificiels », selon des recettes anciennes. Manger n’est pas seulement un besoin du corps, mais surtout de l`âme. « Le temps de manger…une célébration sacrée…grâce à Dieu…l’envol salutaire de l’être humain dans l’univers de sa pureté originelle…jubilation…l’âme en fête ».  (p. 11,12). Signalons ici le beau livre : « Un grain de vie et d’espérance » que Aminata SowFall a publié en 2000, un roman qui tourne autour du manger, eh oui ! et qui tresse savamment les liens entre la nature, les aliments, l’humain et sa société. Tout est lié.

Ces liens, cet équilibre, une fois rompus, mènent tout droit dans l’empire du mensonge. Cet empire du mal, il se montre, il transparaît partout, sans prendre le dessus. Quand la « badiène » veut accaparer les préparatifs du mariage de Sada pour le transformer en jeu d’intérêts matériels, Sabou défend avec vigueur ses valeurs et sa vision du mariage. Quand la discussion sur les hypocrisies des politiques risque de s’envenimer, gagnent la retenue et l’esprit de pardon et d’amour, entre le père Sada et son fils Djiery.

La beauté de l’amour en action, dans cette famille, pourfend toute tentative de déstabilisation. Il est touchant de suivre, au fil de l’histoire, la force de cet esprit imprégné des valeurs véritablement vécues, avec comme fondement la dignité. Evoquons un dernier aspect, pour ne pas trop dévoiler du roman ! de la savante composition du roman où tout concourt à rendre la beauté et la dignité à l’humain. Les noms. Mapaté. Sabou. YayeDiodio. Borso. Sada. Bougouma. Mignane. Diery. Coumba. Mbaye. Gnagna. Tous des noms du terroir, des noms qu’on entend de moins en moins. Aminata SowFall les fait revivre, d’ailleurs dans toutes ses dernières œuvres, et fait ressortir leur beauté, leur signification, leur ancrage traditionnel.

Un conseil revient à plusieurs reprises dans son roman, surtout dans des situations cruciales de départ ou de prise de décision : « Et n’oublie pas d’où tu viens ». Avec la précision : « D’où tu viens » ne suggérait aucune référence sur l’origine, l’appartenance, le statut social ou la confession. Elle rappelait les principes fondamentaux méthodiquement éprouvés, forgés et transmis pour façonner l’être humain dans le respect des valeurs cardinales… » (p. 41).

D’où tu viens… d’un pays, d’une société où sont vécues les valeurs de solidarité, de générosité, d’hospitalité, de tolérance, du respect de l’autre et de la création. Les valeurs du courage et de l’amour du travail bien fait, de la patience et de la persévérance. Sur le socle de la dignité.

N’est-ce pas un viatique, ce roman ? Un viatique pour les familles, pour les politiques, pour les enseignants, pour les jeunes qui portent l’avenir, qui souhaitent un avenir autodéterminé, dans la dignité. En effet, à l’instar de la famille des Waar, la famille doit être un grain, un grain de vie et d’espérance. La famille est le noyau de la société qui berce ses membres dans une ambiance de paix, d’amour et de respect. Elle est le rempart contre toutes les attaques du mal, de l’empire du mensonge. Et elle est le moteur de la société, car elle fait éclore les talents, la créativité, le dynamisme indispensables à la marche et à l’avancement de l’humain, de la société et de l’humanité.

Ute Gierczynski-Bocandé

Dakar, le 28 mai 2017

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