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Abdourahman A. Waberi :"Les Européens vont migrer maintenant en Afrique"

Il a sorti son pays de l'anonymat en le rendant célèbre par sa plume. Le plus Algérien des Djiboutien était à Alger cette semaine dans le cadre du Féliv pour y exposer son point de vue sur la littérature. Il nous parle justement de certaines de ses oeuvres et confie son désir du retour au pays natal. Auteur de plusieurs romans et nouvelles, il vit aujourd'hui entre l'Europe et les Etats-Unis où il enseigne la littérature..

L'Expression: Votre lien avec l'Algérie ne date pas d'aujourd'hui puisqu'en 1994 vous entamiez un travail comparatif entre les écrits de Noureddine Farah et Assia Djebar...
Abdourahman A. Waberi:

Nouredine Farah est un écrivain somalien qui écrit en anglais et Assia Djebar, une ecrivaine algérienne qui écrit en français. J'avais fait des études en anglais après que je sois francophone. C'était une manière de les rapprocher, de rapprocher l'Afrique, l'Est et le Nord, le monde anglophone et le monde francophone. Souvent, les Afriques ne discutent pas entre elles. Les gens du Maghreb découvrent l'Afrique en allant à Paris et inversement. On ne discute donc pas entre nous. Il m'a semblé que faire ce travail de dialogue entre deux écrivains de langue différentes me paraissait intéressant. L'autre point d'attache, ce sont les thématiques communes, notamment un souci ou un intérêt pour la condition féminine qui était très soulignée chez l'un comme chez l'autre. Noureddine Farah est décrit presque souvent comme un écrivain femme. Bien qu'il soit un homme. Il savait parler des femmes d'une manière très sensuelle, très positive et profonde. Assia Djebar a longtemps représenté la voix algérienne ou les femmes algériennes en général. Donc, il m'a semblé qu'il y avait des choses à mettre en place entre les deux. C'était un travail universitaire que d'ailleurs je n'ai pas achevé...

En 2004, vous obtenez un prix littéraire et de sciences humaines au Forum de la réussite des Français venus de loin, vous en publiez un récit critique appelé. «De l'intégration au français venus de loin: les Apaches à l'Assemblée nationale». Un titre assez décalé, incongru et très drôle pourquoi?
Je suis aussi Français donc je dialogue dans cet espace là où je polémique, ce qui est ma fonction. Disons qu'aujourd'hui qu'il y a de plus en plus de voix ou de visibilités données aux Français de diverses origines africaine noire, maghrébine, ou les ultra marines c'est-à-dire les Antillais... A l'époque, en 2004, ce n'était pas encore la règle. Je ne sais pas quel Conseil ministériel a imaginé de mettre sur pied cette affaire, mais c'était vraiment le Grand Guignol. J'en rigolais parce qu'on s'est trompé de gens, de section. Moi, j'étais dans la littérature et les sciences humaines. Il y avait aussi le cinéma et la civilité On confondait les gens. C'était vraiment un foutoir. Il y avait un irrespect total, ce que j'appelai vulgairement un foulage de gueule. C'était à l'époque où on parlait de diversité, de CV anonymes etc. Cette histoire de les inviter à l'Assemblée nationale était une grosse erreur médiatique et civique. Donc je me suis moqué de ça dans un papier, car c'était du n'importe quoi..

On revient à parler donc de votre célèbre roman où l'on sent encore cette pointe de dérision qui vous caractérise un peu, j'entends par là le livre Aux Etats-Unis d' Afrique. Comment est né ce livre? Vous avez parlé tout à l'heure de l'humour et votre façon distanciée de critiquer le monde en ne se prenant pas au sérieux. On trouve beaucoup d'ironie dans ce livre, bien que très pertinent...
J'ai employé un style humoristique effectivement. Ça fonctionnait car je me suis dit, relativisons les choses en racontant une histoire simple. Et si le monde avait changé d'axe physiquement? Le Sud prend la place du Nord et inversement. Donc, les pauvres ne viennent pas du Sud. La Méditerranée est traversée dans l'autre sens. Imaginons donc des Etats-Unis d'Afrique prospères avec du Nord au Sud, le même pays. J'applique donc cette utopie là réellement. C'est-à-dire, je ne dissous pas les Etats, les 54 nations existent mais comme un Etat américain. Par exemple, je suis né en Algérie en Afrique. Le Premier ministre est Algérien, le président est Nelson Mandela et donc qu'est-ce qu'on va avoir? des migrants qui nous viennent du Nord. Et comment va-t-on les traiter? Ce que j'ai fait est un conte philosophique. Cela porte sur l'autre. Suis-je bienveillant avec l'autre? Il s'agit d'une critique sur ce qu'on appelle «les inégalités du monde disparate», pour ce qui est, par exemple, des Européens, de l'immigration qui leur vient du Sud. Donc au lieu de leur dire ne soyez pas racistes, soyez gentils avec vos frères, eh bien, je vais vous raconter une histoire... Et si toi Belge, Français ou Suisse qui te sois retrouvé dans la merde et que sois obligé de quémander ton pain à Alger, à Ouaga, à Addis-Abeba, que va-t-il se passer? Ce sera ça l'espace romanesque. Je me suis appuyé sur des faits réels.
Le fait que le panafricanisme est une idée politique qui travaille les Africains, ce n'est pas forcément parce qu'on se retrouve sur le même continent. Il y a aussi une communauté, un destin, une solidarité. Alger était un centre panafricain de premier choix. Des gens de l'ANC trouvaient de l'aide à Alger... C'est juste que les Algériens ont un peu oublié ça. Et les autres Africains aussi. Le but est de réveiller ces réseaux là. Pourquoi les Algériens étaient solidaires? parce qu'ils avaient combattu le colonialisme et bénéficié de solidarité. La solidarité est pour moi quelque chose de très important. Ce n'est pas un vain mot. Si par ce roman j'ai essayé de rappeler ce qu'est le discours solidaire panafricain, c'est pas plus mal si on éduque les gens..

Il a été écrit en 2006, mais je pense qu'il est toujours d'actualité
D'autant plus que l'Europe va de plus en plus mal. Aujourd'hui, on constate que beaucoup de Portugais retournent en Angola.Il n'est pas exclu que des pieds-noirs ou enfants de pieds-noirs retournent en Algérie, non pas comme visiteurs, mais cherchant un destin, comme migrants pour travailler ou renouer avec le pays. Car l'Afrique est vide aussi d'hommes. Potentiellement, l'Afrique est vide. On dit qu'il y a une démographie galopante, alors que c'est un continent vide si on le compare en densité. De même qu'on recueillera probablement des gens qui viendront du sud-est asiatique, des Chinois et des Indiens, on va probablement accueillir des Européens.

Ne croyez-vous pas que c'est un paradoxe de dire que la solution viendra de l'Afrique, alors que ce continent se vide de plus en plus de ses enfants?
Justement, on est déjà presque sortis du paradigme de la migration. Je pense que dans le futur, il y aura un retour sur l'Afrique. Les gens qui sortaient, qui allaient chercher fortune ailleurs, c'est juste une «rattrape» économique. Mais moi, je sens qu'elle est vide, pas encore assez peuplée, elle peut encore accueillir. C'est ce que je prévois dans quelques décennies, et on le voit avec les Chinois en Algérie.
Dans un pays comme le Ghana, il y a plus de Ghanéens de l'extérieur qui retournent au Ghana. Au Kenya c'est en passe de se faire. On considère l'Afrique comme un seul pays. On ne voit pas les disparités. Il y a des choses qui vont très bien en Afrique comme il y a des choses qui vont très mal. Souvent, quand on parle du continent, on ne voit que les choses qui ne vont pas bien. Evidemment. Mais il y a aussi des choses qui vont bien. Et moi, j'ai l'impression que le retour, va être l' émigration dans l'autre sens. Ce sont les Européens qui vont venir. Il y a beaucoup de retraités français qui partent vivre au Sénégal, Burkina Faso.. parce que c'est moins cher, ça signifie que le niveau de vie aussi a augmenté. En termes sanitaires par exemple, d'hygiène, de nourriture, d'infrastructures, on peut vivre très bien dans nos pays. L'Algérie n'est pas comparable avec l'Ouganda ou la Somalie. L'Afrique du Sud n'a rien à voir avec la Gambie.
Quand on parle de l'Afrique, il faut savoir distinguer. Globalement, le niveau de vie des Africains a augmenté. Les choses vont mieux même si il y a des malheurs. On est dans la posture douloureuse ou souffreteuse qui se plait à véhiculer une image de l'Afrique en souffrance qu'on veut développer.

On dit souvent que les gens de Djibouti sont de vrais nomades. Vos livres sont marqués souvent du saut de l'exil. Est-ce une nécessité aussi de parler et d'évoquer la souffrance humaine notamment dans Moisson de crânes, consacré au génocide rwandais?
Nomadisme oui, si on parle du nomadisme traditionnel comme les Berbères touareg du Sud mais l'exil des Djiboutiens en Europe, comme je disais, est conjoncturel. On ne peut pas rester en exil très longtemps. Mon souci et mon désir sont d'aller travailler à Djibouti. Pour l'instant, ce n'est pas possible, mais dans dix ans, voire cinq ou deux ans, cela va changer.

Vous pensez y retourner?
Bien sûr si la situation s'améliore, je préfère travailler comme les artistes, à la fois à Djibouti et ailleurs. Vieillissant, je retournerais à Djibouti, c'est évident.

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