Menu

Portrait : Souleymane Cissé, les yeux d’une autre Afrique

Le talentueux réalisateur malien Souleymane Cissé est considéré comme un pilier du cinéma africain. Reconnu aussi sur la scène internationale, son oeuvre comme son engagement apporte une vision qui peut heurter le Mali, mais qui se révèle salutaire pour le continent.

C’est à la sortie de la projection du film documentaire Studio Malik que nous apercevons Souleymane Cissé, présent à la dernière édition du Festival de Louqsor sur le cinéma africain. Il en sort tout fier au coeur d’une foule de spec­tateurs et de quelques personnalités diploma­tiques africaines. Le jeune réalisateur de cette oeuvre n’est autre que Youssouf Cissé … son fils. «J’avoue être assez content du travail qu’il a fait. Le cinéma est toute ma vie. Mais pour être honnête, j’ai toujours incité mes enfants à prendre une autre voie que celle-là », lâche-t-il, avant de continuer : « On sait tous que c’est un métier parsemé d’embûches et des fois très ingrat, j’ai passé une bonne partie de ma carrière à raconter des histoires fortes, celles des Maliens qui m’entourent».

Son caractère sulfureux et engagé, ancré dans le populaire, ressort à travers ses films qui racontent les tabous de la société. Pour lui, la lutte à travers l’art est l’une des missions les plus nobles, et ce n’est pas à 73 ans que le cinéaste malien, reconnu internationalement, compte arrêter son combat en si bon chemin, « Sinon on donne raison aux politiciens qui ne croient en rien et qui sont en train de tout détruire, on restera à la case départ, et on ne peut pas laisser faire cela ». Considéré par les pionniers du métier comme un guerrier de la vie par l’image, Cissé a vu le jour en 1940 dans un quartier populaire de Bamako. « J’étais une petite canaille qui aimait jouer au football», s’amuse-t-il, en poursuivant : « Au lieu de devenir un cham­pion de première division, j’ai fait des films, atypique, non ? ». Cissé a grandi au milieu de ses 8 frères et de sa soeur, dans une famille musulmane modeste. Au début de sa carrière, il ambitionnait de devenir comédien, il s’est mis à faire du cinéma et à être cinéphile, mal­gré l’éducation très sévère de son père. « Si on peut vraiment parler de réveil ciné­matographique c’est venu dès l’enfance. La première fois que je suis allé au cinéma, j’avais 5 ans. C’est l’ami d’un de mes frères qui m’a porté sur ses épaules et m’a permis de voir l’écran. J’étais fasciné ». Il pour­suit : « Mais pour ce qui est de la réalisation, il faut revenir au documentaire sur l’arresta­tion de Patrice Lumumba, ancien premier ministre congolais assassiné en 1961. Cela a réveillé en moi tout ce qui dormait. Le cinéma s’est installé en moi, et depuis, il ne veut plus partir ». Cissé rentre au Mali en 1970, après des années passées en Russie, notamment à l’Insti­tut des hautes études de la cinématographie de Moscou. Il se heurte à nouveau aux problèmes sociaux, aux tabous de la société africaine en souffrance. « Je n’avais pas d’autres choix que de devenir un homme engagé ! Il y avait urgence, je suis arrivé à un point culminant d’intolérance, vu tout ce qu’il y avait comme injustice. Quelqu’un devait dire faut arrêter et je me suis permis de le faire ». Il se fera connaître finalement du grand public après des années au service du ministère de l’Informa­tion malien, avec l’excellent court métrage Den Muso (la jeune fille) en 1975. Ce chef-d’oeuvre qui raconte l’histoire d’une jeune fille muette violée, puis rejetée, le conduira en pri­son. « C’était leur façon à eux de me détruire », précise-t-il, en enchaînant : « Mais mon oeuvre était plus importante que ma propre personne, voilà pourquoi j’ai résisté. Le plus grand mal qu’on aurait pu me faire est d’effacer mes films ». Le succès de Den Muso sera l’élément déclencheur, Cissé enchaînera avec Baara (le tra­vail) en 1978, Fin Yé (le vent) en 1982, qui lui vaut d’être membre du jury du Festival de Cannes un an plus tard. La grande consécration viendra en 1987 avec Yeelen (la lumière), un superbe récit racontant le chemin compliqué pour devenir adulte et la difficile relation entre un fils et son père qui supporte mal de voir son petit devenir son égal. Cette oeuvre angoissée, angoissante, lui vaudra le prix du Jury à Cannes. Le film fut l’un des plus marquants des années 1980 et était même au programme d’étude du bacca­lauréat option cinéma en France en 2011. S’ensuivent Waati (le temps) en 1995, la créa­tion, deux ans plus tard, de l’Union des créa­teurs et entrepreneurs du cinéma et de l’audio­visuel de l’Afrique de l’Ouest. « Cette struc­ture était impérativement nécessaire pour structurer les gosses, noir sur blanc, leurs idées les plus folles … Combien se sont vus pourrir par manque de financement et de sou­tien », regrette-t-il. Son engagement ne sera pas que des paroles. Depuis 2002, Souleymane Cissé établit chaque année ses quartiers dans le village de Niamina, situé à 170 km de Bamako, pour accompagner des jeunes cinéastes. « Il faut que les jeunes amoureux du cinéma se heurtent au pays ! Je veux qu’ils décou­vrent cette réalité rurale, qui les inspirera à long terme. On écrit en marchant ! A chaque fois qu’on découvre les gens, on a un contact, des informations et la vie s’installe, l’histoire s’installe et on commence à écrire », dit-il avec un air passionnéLe vainqueur à deux reprises de l’Etalon de Yennenga, au Festival panafricain du cinéma et de la télévi­sion d’Ouagadougou, garde après presque quatre décennies de son premier film le même air taquin, provocateur : « Mon regard dérange le pouvoir car il met l’injustice sociale à nu, mais croyez-moi si cette aventure était à refaire je ne changerais pas une once ! Mon cinéma provoque, blesse mais quelque part il est là pour soigner les gens, il faut leur dire la vérité ». Le parfum du scandale vient avec la sortie de Min Yé (dis-moi qui tu es) en 2009, en sélec­tion officielle du Festival de Cannes hors com­pétition, film poignant qui dépoussière les thèmes éternels de la polygamie, l’adultère et la relation entre les hommes et les femmes, de façon admirable. «Quand Martin Scorsese me fait remarquer que mon film est provocateur, je lui ai rappelé que La Tentation du Christ lui a attiré les foudres et le succès ! », dit-il en riant. Cet habitué des grands festivals internatio­naux est porte-parole du cinéma de l’Afrique noire au Festival de Cannes. Il n’a pas hésité à montrer son bonheur de voir le Mali à l’hon­neur au Festival de Louqsor : « Je suis fasciné par l’Egypte ! De toute ma vie, je n’ai pas vu un pays qui arbore des richesses à chacun de ses recoins. Ce capital doit être utilisé au maximum, et puis le festival en lui-même est un vrai défi cette année. Je peux dire que c’est une mission de rencontre africaine réussie », dit-il. Pour lui, cela n’a pas toujours été le cas dans d’autres événements africains : « Je garde un très mauvais souvenir du Festival du Fespaco en 2007. Ils nous ont oubliés à l’ouverture du Festival. Ils n’ont même pas parlé du nom du Mali qui est le seul pays à détenir trois Etalons de Yennenga. J’étais tellement énervé que je suis tombé malade », précise-t-il, avec un brin de colère. Il ajoute : « Quand j’ai pris conscience que le Mali a été négligé à l’ouverture du Fespaco, j’ai fermé boutique parce que je savais que nous n’avions plus la chance d’être primés. Je ne peux pas com­prendre que dans un festival de cinéma afri­cain, on oublie de nous mentionner alors que d’autres hommages ont été rendus à des gens qui ne peuvent pas se comparer à moi ou à Cheick Oumar Sissoko ».

Mais les airs festifs du festival n’ont pas empêché Cissé d’engager des discussions politiques avec les personnes présentes à l’événement. Il semblait très affecté par la situation politique et les événements, dont son pays fait objet depuis des mois. « Depuis son indépendance en 1960, le Mali n’a jamais été une démocratie. Mais la plus grande responsabilité de cette catastrophe nous incombe. Nous sommes tous coupables, la société civile comme les hommes politiques. Les intellectuels, les écrivains, les musiciens et les cinéastes maliens — moi, le premier — doivent présenter leurs excuses à la nation pour avoir été incapables de prévoir et surtout d’empêcher la situation actuelle », lâche-t-il. Cissé ira jusqu’à saluer l’intervention récente de la France, qualifiant le geste de François Hollande de responsabilité historique qu’il faut saluer. « Son humanité nous a sauvés, il a entendu la détresse du Mali. C’est un geste noble et salutaire. Si la France n’était pas intervenue, aucun Etat africain n’aurait bougé, pour partie parce qu’ils n’en ont pas les moyens militaires », dit-il d’un air défiant. « Quand j’entends des dirigeants de la région critiquer l’intervention française au nom de la démocratie, je leur recommande, question démocratie, de faire d’abord le ménage chez eux », souligne-t-il. Celui que décrit le critique sénégalais Baba Diop comme « cinéaste de l’espace et du temps, des temps de guerre et des révoltes, cinéaste de la mémoire et redresseur de torts », restera l’un des grands cinéastes contemporains, controversés, radicaux et lucides quant à la situation économique, politique et sociale de son pays. « Je sais que mes films peuvent servir, et ils serviront encore mais le fait d’être à côté de ces gens qui commencent à se relever, il n’y a pas de prix à ça », conclut-il.

Jalons

1940 : Naissance à Bamako (Mali).

1970 : Retour au Mali après des études en Russie, il est engagé comme cameraman par le ministère de l’Information malien.

1975 : Premier long métrage controversé Den Muso.

1987 : Réalisation de Yeelen, lauréat du prix du Jury à Cannes.

2007 : Prix Henri-Langlois de Vincennes pour sa contribution à la connaissance et à la transmission du patrimoine cinématographique.

2009 : Réalisation du court métrage à succès Min Yé

Farah Souames

 

 

Retour en haut