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Portrait Ahmed Baba, le Grand érudit ouest-africain

(APS) – Le savant et humaniste malien, Ahmed Baba, dont le centre d'étude des manuscrits de Tombouctou porte le nom, était un homme de lettres et un philosophe universaliste, qui a consacré sa vie à défendre des causes nobles avec une ardeur et une sagesse qui ont marqué l'empire Songhaï aux 16ème et 17ème siècles.

Ahmed Baba est né Abu Al-'abbas Ahmed Ibn Ahmed Al-takruri Al-Massufi le 26 octobre 1556 à Tombouctou. Il est décédé le 22 avril 1627 à l'âge de 70 ans.

"Bien que généralement ignorée, sa pensée revêt une envergure telle que, pour les spécialistes, elle résume le génie intellectuel des Grands Empires sahéliens médiévaux", écrit le sociologue et philosophe camerounais, Nsame Mbongo, dans la revue négro-africaine de littérature et de philosophie Ethiopiques N°66-67.

Ahmed Baba est l'un des monuments intellectuels du Moyen-âge africain qui irait de la fin de l'hégémonie culturelle internationale négro-pharaonique dans l'antiquité à l'émergence de la première République nègre à Haïti, au début du 19ème siècle.

A la question de savoir s'il était réellement un Africain, un penseur de race noire ou de culture négro-africaine, le chercheur camerounais, reconnait qu'elle est l'objet une certaine polémique chez les spécialistes, "dans la mesure où le philosophe fait mention à la fois de son origine berbère et de son africanité soudanaise".

"La généalogie que fournit Ahmed Baba, à son propre sujet, affirme en effet qu'il est un +Senhadji-ElMaci-Es-Soudani+. Ce qui le situe comme un Soudanien ou Soudanais né dans une famille de parenté berbère", précise Nsame Mbongo.

Dans son ouvrage intitulé "Le Soudan occidental au temps des grands empires XI-XVIème siècle" (Présence africaine, 1975), l'historien guinéen, Djibril Tamsir Niane, défend la thèse selon laquelle Ahmed Baba serait un nègre, se fondant sur le fait que les Senhadji (Zanhadja) sont des "nomades berbères qui s'étaient métissés avec les soudanais", c'est-à-dire les Noirs.

Les chercheurs s'accordent à dire qu'Ahmed Baba est un philosophe de culture négro-africaine, sa famille ayant habité Tombouctou durant de nombreuses générations et porté "la marque des cultures traditionnelles mandingues, puis Songhaï qui, tour à tour, ont dominé la région".

S'y ajoute, selon Nsame Mbongo, que les professeurs qui ont le plus influencé le jeune Baba durant ses études, sont des intellectuels nègres, à l'image de Mohammed Baghayogo, et qu'il peut être considéré comme "un métis négro-berbère qui est conscient de sa soudanité, c'est-à-dire de son africanité, et la revendique".

Le philosophe camerounais rapporte que la formation d'Ahmed Baba a été "longue et étendue" : il a étudié jusqu'à l’âge de 30 ans environ et fut présenté comme l'homme le plus instruit de Tombouctou au moment de l'expédition marocaine en 1591.

Baba étudia la philosophie, la logique, l'exégèse, le droit, la grammaire, la théologie, la rhétorique, l'histoire, la littérature, entre autres disciplines. Il avait une bibliothèque particulièrement riche comptant sans doute plus de 1.500 ouvrages, selon les témoignages de l'époque.

Il est l'auteur de 56 livres connus, dont la moitié fut rédigée lors de son exil marocain entre 1593 et 1607. Il avait été capturé et retenu prisonnier par le sultan Ahmed Al-Mansour.

Le savant enseigna toute sa vie et laissa de nombreux disciples aussi bien au "Soudan" qu'au Maghreb, exerça parallèlement des fonctions religieuses, judiciaires et civiles de théoricien et d'interprète du droit canonique musulman. Il a aussi fait montre de patriotisme politique et d'humanisme, prêchant, dans la théorie et la pratique, la recherche du savoir et son partage, la tolérance, la justice, la liberté...

"Son patriotisme est un nationalisme de libération, qui s'oppose à l'expansionnisme oppresseur marocain, au nom du droit des peuples musulmans du Soudan à la liberté, selon les principes de la justice coranique. Celle-ci, en effet, ne peut admettre qu'un peuple soudanien, converti à l'islam depuis des siècles, puisse être convié à se soumettre à un autre peuple musulman", commente Nsame Mbongo.

Baba appuie sa défense de l'indépendance nationale, poursuit Nsame Mbongo, sur une thèse qui remonte au prophète Mohammad (PSL) : elle consiste à "proclamer que tout musulman (individu ou peuple) est libre par le fait de sa croyance et qu'il ne saurait ni perdre cette liberté par le fait d'autrui ni l'aliéner par son propre fait".

Mbongo précise que ce principe rend les musulmans intouchables les uns par les autres, et sacrés les uns pour les autres. "Ainsi se trouve scellé entre eux un pacte tacite de paix et d'unité, fondé sur l'identité de leur foi", écrit-il, estimant que cette imbrication entre la lutte de libération et la philosophie de la justice et de la liberté donne "un relief exceptionnel à la pensée d'Ahmed Baba qui rejeta, en tant que philosophe, la spéculation gratuite et la contemplation passive des idées".

Il forma en Afrique du Nord et de l'Ouest de nombreux érudits avec le souci constant de leur inculquer une tolérance dans la pratique de la religion et l'amour de la science, écrit encore le chercheur camerounais.

Le philosophe qu'il était, avait fait de la gouvernance éclairée une "condition de cohabitation saine entre science et politique" l'une de ses premières grandes thèses philosophiques,
"défenseur de l'autonomie et de la prééminence du savoir par rapport au pouvoir".

En 1615, dans un de ses ouvrages, Baba s'élève contre le racisme anti-nègre des populations sahariennes du Touat. Le philosophe condamne le principe de l'esclavage, du fait de sa foi islamique qui admet ce système : Ce commerce, affirme-t-il, "est une des calamités de notre époque".

Dans un résumé de son portrait d'Ahmed Baba, Nsome Mbongo note que celui-ci est "un philosophe africain négro-berbère de grande envergure". L'ethnie berbère Senhadji, dont il est originaire, se trouve en effet en situation de métissage racial et de brassage culturel avec les Noirs du Soudan depuis des siècles, à en croire Djibril Tamsir Niane, qu'il cite.

Ahmed Baba "apporte à l'humanité l'esprit patriotique, le sens de la bonne gouvernance et le souci de la défense des droits de l'homme et de l'égalité des races. Au plan théorique, sa rigueur méthodologique et son engouement pour la rationalité scientifique demeurent aussi des apports précieux".

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