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Carnet de voyage:«Louxor ! Je me souviens»

Deir El-Bahari sur la rive ouest du Nil. Dans cette vallée des reines, le temple de la pharaonne Hatshepsout taillé dans la roche calcaire. Une longue volée d’escaliers mène aux étages supérieurs. Un temple dessiné par Sénénmout, l’architecte personnel de la pharaonne. Hatshepsout, Je suis venu cogner à la porte de l’aile gauche de ton temple. Ta vraie demeure.
 
Un écriteau me renseigne  qu’en ce moment,  on procède au toilettage des lieux et à leur consolidation. Archéologues, charpentiers et manœuvres s’y affairent. Nul étranger  n’est autorisé à y pénétrer. Le voudrait-il qu’il trouve porte cadenassée. Je désirais tant m’asseoir à tes côtés, t’écouter me raconter  ton voyage dans ce mystérieux pays  de Pount, île perdue au milieu des flots et protégée par un énorme serpent barbu  couvert d’or et de pierreries. Il était le roi des parfums. Pount, pays où pousse l’oliban convoité par les pharaons. Je me suis laissé dire que tu avais organisé une expédition audacieuse vers ce pays lointain. Que pour ce voyage tu avais fait construire cinq navires, recruté les meilleurs navigateurs et choisi Néhésy  comme émissaire royal dont la mission était de rapporter des parfums pour honorer les Dieux.

Que m’importe aujourd’hui la querelle sur la localisation de Pount que certains égyptologues placent au Yémen alors que d’autres le situent sur la côte occidentale de la Mer Rouge entre le Soudan, l’Erythrée et la Somalie. Je sais que ta propre odeur s’est mêlée à celle de Pount ; que ta peau  dorée est devenue de l’or pur ; qu’elle resplendit  comme les étoiles. Tout cela est connu et a été écrit. Comme il est connu que c’est toi qui a replanté l’encensier dans les jardins du temple d’Amon. J’aurais tant aimé jeter ne serait-ce qu’un furtif coup d’œil sur les bas - reliefs polychromes qui immortalisent ce grand voyage qui permit aux habitants de Thèbes de placer le parfum au service du plaisir et de la séduction comme ça l’est aujourd’hui au Sénégal. Je ne suis point déçu d’avoir gravi les marches de ton temple.

Mais voici que souffle le Khamsine, vent chargé de poussière de calcaire qui jette un voile laiteux sur les objets et les êtres. Un  vent  qui selon la légende du pays  mettra quarante jours à se calmer. A l’appel de Toutankhamon, les dieux se montrent cléments et font retomber la poussière. La vallée des  Rois est la demeure de Toutankhamon, de Ramsès I, de Ramsès II ; Ramsès III et Ramsès VI ; Aménophis II, Seti I, Siptah, Thoutmosis III et Horemheb.  Le plus impressionnant des tombeaux est celuide Tutankhamon. Creusé dans la roche, on y descend par des escaliers avant de poser pied dans l’antichambre. D’extraordinaires peintures et de hiéroglyphes. Sur les murs du tombeau, des scènes de procession funéraires.

L’instrument du rite de l’ouverture de la bouche que tient le successeur de Toutankhamon sur ces peintures murales devait restaurer le pharaon en permettant à la momie de manger, de parler et recevoir des offrandes au royaume des morts. Mon regard s’étonne de la conservation de ces peintures murales qui ont traversé des millions d’années, gardant presque intact leur pigment. Le gypsum, le calcaire et le Carbonne pour le blanc; le charbon la suie, la fumée  de lampe pour la couleur noire ; l’ocre jaune, l’ocre rouge et l’oxyde de fer pour la couleur rouge. Le bleu était une couleur de synthèse obtenue par  chauffage  d’un mélange de sels, de cuivre, de calcium et de sable. Le vert résulte du bleu et ocre jaune mélangé. Toutankhamon dans son sarcophage repose, calme, recouvert d’un linge papyrus à moins que ce ne soit du lin. Il faut  me rendre au musée de Louxor pour percer le secret de la momification en passant par le lac sacré du temple de Karnak.

Après la mort de Toutankhamon dont on ne sait s’il a été assassiné ou décédé le plus naturellement du monde, son corps a été porté à la « belle maison », place de momification. Les embaumeurs lavèrent le corps avec de l’eau sacrée du temple avant d’extraire cerveau et viscères et poursuivre la déshydratation avec du natron solide pendant 40 jours. Séché, le corps était oint d’huile parfumée et traitée avec de la résine fondue. L’enveloppement de lin clôturait l’opération de momification. Se rendre à Louxor sans voir Karnak, c’est ne pas s’intéresser au génie humain. Comment des hommes, 2000 ans avant J.C., sans la machinerie moderne ont pu élever des constructions aussi majestueuses qui défient le temps et les lois de l’équilibre. Colonnes, cours, pylônes, obélisques, portiques, Karnak est le lieu le plus couru des touristes du monde. L’ébahissement se saisit de mon cerveau.

 Mais Louxor aujourd’hui a mal.  L’une des mamelles de son économie qu’est le tourisme étale sa fragilité. Des années avant, me souffle à l’oreille, mon cochet louxorois qui tous les jours devant l’hôtel fait le pied de grue, hélant les pensionnaires, nulle chambre d’hôte, nulle  chambre d’hôte n’était disponible, que tout tournait à plein régime, que les rues grouillaient de monde et que la diversité des langues parlées donnait à la ville une ambiance de tour de Babel. Le spectacle sons et lumières de Karnak ne remplit pas les gradins. Les hôtels se contentent de leur 30 % de taux de remplissage attendant des jours meilleurs.

Les constructions sont à l’arrêt. Derrière le sourire des habitants de la ville se dessine une amertume. Une morosité que vient tempérer l’odorante sensualité  de ces petites boules de fleurs jaune vif des acacias qui bordent les avenues et allées ombragées de Louxor. L’air ici y est si pur qu’on le devine cristallin. Le Nil sous la danse du  soleil a des reflets bleus et les barques amarrées à quai portent sur leurs flancs la pointe intelligente du pinceau de ce faiseur d’images qu’est le décorateur.

Dans mes oreilles le claquement du fouet du cochet qui apeure le cheval sans effleurer sa ganache. Il sait que ce cheval lui apporte sa pitance quotidienne de  falafel, croquette de fèves épissées aux herbes ; que le trot de ce cheval harnaché à sa carriole remplit l’air d’une douce vibration qu’aime à entendre le touriste et qui apporte à la ville sa part de musicalité. Resté à Quai  le navire Champollion II qui remontait jusqu’à Assouan offre aux quelques touristes qui y logent un spectacle de Tanoura, la danse orientale semblable au derviche tourneur et  qui donne le tournis aux spectateurs mais combien lumineuse. Il ne me reste plus qu’à dire : «Louxor!  Je me souviens.» Ma’assalaam !
 
Baba Diop
(De retour de Louxor )

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